Aujourd'hui, je me suis cassé un orteil. J'ai accidentellement cogné mon pied et j'ai aussitôt entendu "CRAC !", avant même de ressentir la douleur. C'est douloureux. Pourtant je ne ressens ni l'envie, ni le besoin, de prendre d'anti-douleur. J'en suis moi-même étonnée, étant plutôt sensible à la douleur. Comment en suis-je arrivée là?

 

 

 

J'ai commencé à m'éloigner des anti-douleurs lorsque je travaillais dans des zones reculées, avec de hauts risques de maladies, et avec un accès à un médecin nécessitant une journée de voyage. Dans ces conditions, s'éloigner des anti-douleurs est une façon d'assurer sa survie : si vous allez vraiment mal, vous le sentez et vous partez immédiatement à la capitale vous faire soigner. Le décès d'une regrettée collègue, ayant attendu la demi-journée de trop avant d'aller se faire soigner, planait au-dessus de nous. Nous en étions convaincus, les anti-douleurs, c'est bien, mais seulement quand on est pris en charge par un médecin.

 

Ensuite, j'ai changé de pays et retrouvé un médecin à chaque coin de rue. Je me suis mariée, eu des enfants (4). Soit quatre grossesses et quatre allaitements pendant lesquels j'ai conservé une consommation d'anti-douleur très limitée. Pour autant, je n'avais plus rien contre le fait de prendre 2 ou 3 fois par an, un efferalgan de confort, lorsque j'avais un gros mal de tête ou un mauvais rhume.

 

Et puis, il y a eu mon dernier accouchement, dans l'eau et sans anti-douleur. Il s'est passé quelque chose de curieux et de marquant. Au moment de la délivrance, je criais et je souffrais. La gynécologue, inquiète que le bébé ne sorte trop vite et ne percute le bord de la baignoire, a retenu le bébé et m'a sommée d'arrêter de pousser. Le fait qu'elle retienne le bébé et me crie : "STOP !", m'a sortie de ma bulle. J'ai arrêté de pousser, de crier, et....je me suis rendue compte que je n'avais AUCUNE, je dis bien AUCUNE douleur physique. Les cris se sont tus d'eux-mêmes. J'étais sereine. J'ai réalisé que je criais car j'étais sous l'emprise de ma souffrance, à bien distinguer de la douleur qui est physique. La souffrance n'est pas physique, mais psychologique. J'avais peur, et ma peur me faisait souffrir à en hurler. Mais une fois sortie de cette bulle de panique, la souffrance a disparu comme par enchantement.

 

Aujourd'hui, lorsque j'ai entendu mon orteil faire "crac!" dans un bruit d'os de poulet qui se casse, j'ai tout de suite compris qu'il était cassé. J'ai eu peur et j'ai souffert. J'ai même commencé à sauter sur mon autre pied. Puis je suis revenue à mes sensations physiques. J'ai constaté que je n'avais pas encore mal (les grosses douleurs sont plus longues à arriver que les petites). Le temps que la douleur arrive, j'ai fait face à mes souffrances (oui le son était horrible, oui je vais avoir mal, oui ça va être un problème dans les semaines à venir, mais ce n'est pas la fin du monde et je vais réussir à m'organiser). La douleur était bien installée quand j'ai eu fini de prendre soin de ma souffrance. J'ai ainsi pu prendre en charge ma douleur, sans le poids de la souffrance. Et il faut croire que la souffrance représentait un sacré poids dans la balance, car sans elle, la douleur est parfaitement gérable sans anti-douleur.